Asepsie

L’asepsie : une obligation de sécurité

Lors des soins dentaires, patients comme praticiens sont exposés au risque de contamination par de nombreux micro-organismes. Des mesures de prévention sont nécessaires.

Entretien avec le Dr Luc CHIKHANI, chirurgien maxillo-facial.

Dr ALain AMZALAG :

Peut-on parler d’infection nosocomiale dans un cabinet dentaire ?

Dr Luc CHIKHANI :

C’est ce que les avocats essaient de faire quand il y a une procédure juridique. Le chirurgien-dentiste a une obligation de sécurité, tant vis-à-vis de ses patients que de son équipe. Tout praticien, qu’il soit médecin ou chirurgien-dentiste, a des normes d’asepsie à respecter au sein de son cabinet.

Dr A. A. :

Quels sont justement les différents risques de contamination ?

Dr L. C. :

Il y a tout d’abord ce que l’on appelle les infections endogènes. Ces surinfections sont dues à des micro-organismes appartenant à la flore du patient ; elles apparaissent suite à un acte invasif. C’est physiologique, nous avons tous des germes dans la bouche, au niveau de la peau ou des fosses nasales. Et un certain nombre d’entre eux peuvent contaminer, par exemple, une restauration prothétique. C’est le cas notamment du staphylocoque doré ou des streptocoques.

Dr A. A. :

Un geste invasif propulse donc dans la circulation sanguine un germe patent …

Dr L. C. :

Oui. On peut citer aussi une autre infection endogène typique : l’alvéolite survenant après une extraction dentaire. Elle est due à une autocontamination du patient, qui était jusque-là porteur sain du germe.

Dr A. A. :

Qu’en est-il des infections exogènes ?

Dr L. C. :

On parle ici de contamination croisée. L’agent infectieux se transmet par contact direct entre la muqueuse ou la peau lésée du sujet porteur et du sujet sain, via les liquides biologiques. Ou par contact indirect : c’est le cas des contaminations manuportées et de celles dues à des instruments insuffisamment stérilisés ou des surfaces non désinfectées (fauteuil, plateaux de travail, générateur radio, poignées du scialytique, clavier d’ordinateur, etc …).

Dr A. A. :

Et la contamination par les voies aériennes ?

Dr L. C. :

En dentaire, la transmission aéroportée qui se produit par inhalation d’agents infectieux, est plus rare.

Dr A. A. :

Pourtant les chirurgiens-dentistes sont très sollicités par des vendeurs d’aérosols, censés désinfecter l’air ambiant …

Dr L. C. :

A une époque, les sprays étaient très en vogue. Mais aujourd’hui, même dans les hôpitaux, on ne les utilise plus.

Dr A. A. :

Quels sont les micro-organismes mis en cause au cabinet dentaire ?

Dr L. C. :

Les virus de l’hépatite B, C et du sida. Des endodontistes ont été condamnés récemment en France, pour avoir contaminé leurs patients avec le virus de l’hépatite. Des instruments mal stérilisés peuvent aussi servir de vecteurs à la transmission de germes : le plus souvent, il s’agit de streptocoques et de germes anaérobies présents dans la flore de Veillon. Contaminé par un streptocoque, le patient peut faire un abcès, voire, s’il est immunodéprimé ou s’il a pris des anti-inflammatoires, une cellulite. Cette infection peut se transformer en bactériémie, une fois le germe passé dans le sang, et entraîner une septicémie.

Dr A. A. :

Au cabinet dentaire, l’asepsie soit donc être systématique …

Dr L. C. :

Oui. Le plus simple, pour éviter tout risque, est de considérer que chaque patient est potentiellement porteur du virus de l’hépatite ou du sida par exemple. Et de prendre les précautions adéquates pour soi-même, le reste de l’équipe dentaire et les patients suivants.

Dr A. A. :

Pourquoi ne pas demander aux patients une numérotation de formule sanguine avec une sérologie pour toute intervention, ou lorsque des soins au long cours sont prévus ?

Dr L. C. :

Par définition, le patient à risques est celui qui n’indique pas qu’il est. Il peut donc être utile – avec leur accord écrit – que les patients suivis sur le long terme procèdent à ces examens. Mieux on les connaît, mieux c’est, pour eux comme pour le chirurgien-dentiste et son équipe. Nous-mêmes, si nous sommes porteurs du virus de l’hépatite C, devons le signaler et ne pouvons plus exercer.

Dr A. A. :

En dehors de la chaîne d’asepsie que tous les chirurgiens-dentistes connaissent, il y a d’autres précautions simples à prendre …

Dr L. C. :

Oui. Pour prévenir la contamination manuportée, le lavage des mains avec un savon germicide ou par friction avec une solution hydro-alcoolique est essentiel, immédiatement avant et après chaque soin, amis aussi entre deux activités. Lavage simple, traitement hygiénique ou désinfection chirurgicale des mains… à chaque fois, on respectera le protocole recommandé en fonction des actes dentaires. Le nettoyage du site s’impose aussi entre chaque patient « du plus propre vers le plus sale ». On change également la protection de la têtière. Par ailleurs, la tenue du chirurgien-dentiste comporte des chaussures, un pantalon et une blouse à manches courtes utilisés uniquement au cabinet. La blouse est renouvelée chaque jour ou plus souvent, si elle est souillée. Le port de gants et d’un masque chirurgical à usage unique et de lunettes de protection couvrantes sont également indispensables. Les sur-blouses stériles, sur-chaussures et calot sont nécessaires en cas d’actes invasifs avec effraction du périoste (chirurgie osseuse, implantologie…). Des champs stériles seront aussi posés sur le patient.

Dr A. A. :

En cas d’expertise juridique, qu’est-il demandé au chirurgien-dentiste ?

Dr L. C. :

Il devra démontrer qu’il a bien respecté son obligation de sécurité, par des règles d’hygiène strictes, l’utilisation de matériel jetable ou une stérilisation rigoureuse du matériel réutilisable. Le matériel rotatif, véritable réservoir à germes, doit être lui aussi décontaminé avant d’être réutilisé sur un autre patient. Sinon, l’enquête sanitaire conclura que toutes les garanties n’ont pas été prises par le chirurgien-dentiste. Si le patient affirme ne présenter aucun facteur de risque, la traçabilité permettra de faire le lien entre les instruments utilisés pour ses soins et leur procédure de traitement. Donc, d’apporter la preuve d’une absence de défaut an cas de plainte pour contamination.